
Guerre en Iran : « La chute de Khamenei est déjà un tournant historique dans la région »
Entretien dans La Voix du NordDirecteur de Sciences Po Lille, Étienne Peyrat est historien et spécialiste du Caucase et du Moyen-Orient. Pour lui, la chute du guide suprême iranien est déjà un tournant historique dans la région. Pour autant, l’issue de l’intervention israélo-américaine et l’avenir de l’Iran restent, à ce stade, toujours incertains.
La mort d’Ali Khamenei est-elle déjà un tournant majeur de ce conflit, dès son premier jour ?
« Oui, dans le sens où Ali Khamenei était devenu guide suprême de la République islamique d’Iran en 1989. Le guide suprême, sans être le seul détenteur du pouvoir en Iran, en est l’autorité la plus éminente. Et il n’était que le deuxième de ce régime fondé en 1979 par son prédécesseur, Rouhollah Khomeini. Donc sur le plan politique, c’est historique. D’ailleurs on peut rappeler qu’en 1989 Khamenei est nommé au terme d’une transition assez compliquée, il n’était pas vu comme totalement légitime. La succession qui s’amorce est évidemment encore plus complexe, ne serait-ce que pour des raisons logistiques. Désigner un nouveau guide suprême suppose quand même que l’Assemblée des experts, censée statuer sur ce sujet se réunisse sans se prendre à un missile sur son lieu de réunion, ce qui serait quand même une nouvelle cible assez évidente. »
Pour autant, la chute de Khamenei équivaut-elle à la chute du régime ?
« Je ne le pense pas. On parle d’un pays de 90 millions d’habitants qui est tout de même structuré, pas d’une espèce de société totalement désorganisée, anarchique. Depuis la « guerre des Douze jours » l’an dernier , la République islamique a déjà été assez fortement affaiblie, que ce soit sur le programme militaire ou avec la perte d’un certain nombre de figures du régime. Mais justement, on peut supposer que cette vulnérabilité a entraîné une réflexion sur qui doit prendre en charge la suite dans tel ou tel cas. Le simple fait qu’ait été annoncée quand même assez rapidement la constitution d’une sorte de triumvirat associant l’actuel président Pezeshkian et des figures qui représentent des lignes un peu différentes au sein de l’establishment iranien, traduit déjà une forme d’innovation institutionnelle et politique. Du reste, la mort de Khamenei, qui avait 86 ans, qu’on disait malade, opiomane, est un sujet que le régime avait bien en tête. Il y a depuis samedi une accélération. »
Combien de temps peut tenir le régime ?
« C’est toute la question. Le scénario où le régime islamique tombe rapidement serait un scénario qui conjugue deux facteurs. D’un côté, des frappes et attaques renouvelées et intensifiées sur la durée de la part des États-Unis et d’Israël, voire d’autres acteurs qui pourraient entrer dans le cadre d’une coalition. Pour les États-Unis et Israël, ça serait d’ailleurs une prise diplomatique. Ils pourraient dire : « Regardez, ce n’est pas que nous, même si c’est nous qui avons commencé». De l’autre, la réémergence d’un mouvement de contestation interne, comme il y a encore quelques semaines. À ce moment-là, forcément, pour le régime, cela deviendrait extrêmement compliqué. »

